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LE JOUR D’APRÈS …

Publié le

Perdre son emploi, ce n’est pas seulement perdre un poste. C’est parfois voir disparaître, en quelques heures, une partie des repères autour desquels s’était organisée une vie professionnelle.

Le réveil sonne peut-être encore à la même heure. Pendant des années, les gestes ont été presque immuables : se lever, se préparer, regarder les premiers messages, prendre la voiture ou le train, rejoindre un bureau, retrouver des collègues, enchaîner les réunions, répondre aux sollicitations et tenter de faire entrer dans une journée déjà bien remplie les quelques imprévus qui ne manqueront pas de s’y inviter.

Et puis vient le jour d’après … Celui où il n’y a plus de réunion à préparer, plus de collaborateurs qui attendent une décision, plus de téléphone qui sonne pour cette entreprise dont on connaissait parfois chaque visage, chaque habitude et presque chaque couloir.

Sur le papier, une relation de travail s’est terminée. Dans la réalité, quelque chose de beaucoup plus complexe commence. Lorsque l’on quitte une entreprise après plusieurs années, et plus encore lorsque ce départ n’a pas réellement été choisi, on ne perd pas seulement un emploi. On peut aussi perdre un rythme, un collectif, un statut, des habitudes, une forme de reconnaissance, le sentiment d’être attendu quelque part et parfois même une partie de la manière dont on avait progressivement appris à se définir soi-même.

C’est probablement pour cette raison que la première question que l’entourage pose après une rupture professionnelle, avec les meilleures intentions du monde, arrive quelquefois beaucoup trop tôt : « Alors, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »


Un emploi occupe beaucoup plus de place qu’un contrat de travail

« Nous savons généralement ce que nous perdons matériellement lorsque nous quittons un emploi. Nous mesurons moins facilement tout ce qui disparaît avec lui. »

Nous parlons volontiers du travail à travers ce qui peut se mesurer : une fonction, une rémunération, des responsabilités, un temps de travail, des objectifs, des résultats. Pourtant, au fil des années, la vie professionnelle construit autour de nous un ensemble de repères beaucoup moins visibles.

Il y a les collègues que l’on retrouve chaque matin, les habitudes que l’on ne remarque même plus, les personnes qui nous sollicitent parce qu’elles savent que nous pouvons les aider, les sujets sur lesquels notre avis compte, les responsabilités qui nous donnent le sentiment d’être utile. Il y a également une manière de se présenter : « Je suis directeur de… », « Je travaille chez… », « Je suis responsable de… »

À force de répondre à cette question, notre fonction finit parfois par participer à la réponse à une autre, beaucoup plus personnelle : qui suis-je professionnellement ?

Lorsque l’emploi disparaît, toutes ces dimensions ne s’effacent évidemment pas. L’expérience reste, les compétences demeurent, les réussites appartiennent toujours à celui ou celle qui les a construites, mais les repères qui permettaient quotidiennement de les éprouver ne sont plus là.

C’est ce décalage qui peut rendre les premiers temps d’une transition professionnelle si particuliers : on sait parfaitement ce que l’on faisait hier sans nécessairement savoir encore comment se définir demain.


Vouloir repartir immédiatement est compréhensible. Est-ce toujours la première étape ?

« Chercher immédiatement le prochain poste donne parfois le sentiment d’avancer. Encore faut-il savoir depuis quel endroit on repart. »

Face au vide créé par une rupture professionnelle, le premier réflexe consiste assez naturellement à vouloir le remplir. Il faudrait refaire son CV, actualiser son profil LinkedIn, prévenir son réseau, consulter les offres, répondre aux annonces, rencontrer des cabinets de recrutement et, surtout, ne pas perdre de temps.

Toutes ces démarches seront nécessaires, mais doivent-elles nécessairement commencer dès le lendemain ?

Une rupture professionnelle peut susciter des émotions très différentes selon les circonstances dans lesquelles elle intervient : soulagement parfois, mais aussi incompréhension, colère, sentiment d’injustice, inquiétude, perte de confiance ou simplement difficulté à réaliser que quelque chose qui structurait le quotidien depuis plusieurs années vient réellement de s’arrêter.

Se précipiter vers la prochaine étape peut alors donner le sentiment rassurant d’être immédiatement redevenu acteur. Pourtant, prendre le temps de comprendre ce qui vient de se passer n’est pas perdre du temps. C’est parfois précisément ce qui permettra de ne pas demander au prochain emploi de réparer le précédent.


Avant de construire son prochain projet, il faut parfois reconstruire son propre récit

« Une rupture professionnelle devient particulièrement encombrante lorsqu’elle finit par raconter, à elle seule, toute notre histoire. »

Il y a une question que l’on rencontre inévitablement quelques semaines plus tard, face à un recruteur, un dirigeant ou simplement une personne de son réseau : « Pourquoi avez-vous quitté votre dernière entreprise ? »

Lorsque la rupture est encore très présente, la réponse peut rapidement prendre toute la place. On raconte les derniers mois, les désaccords, la décision, ce que l’on n’a pas compris ou ce que l’on aurait souhaité voir se passer autrement. Peu à peu, quelques semaines difficiles peuvent finir par occulter dix, quinze ou vingt années d’expérience professionnelle.

Retrouver une capacité de projection suppose alors de remettre l’événement à sa juste place : ne pas le nier, ne pas chercher à l’embellir, mais ne pas lui permettre non plus de devenir la grille de lecture de tout ce qui l’a précédé et de tout ce qui pourrait suivre.

Revenir sur son parcours permet de retrouver les réalisations dont on est fier, les environnements dans lesquels on a donné le meilleur de soi-même, les compétences acquises parfois sans même s’en apercevoir, les personnes avec lesquelles on a aimé travailler, mais également ce que l’on ne souhaite plus retrouver dans la prochaine étape.

Construire un projet professionnel ne consiste pas seulement à décider ce que l’on veut faire. Il faut parfois commencer par se réapproprier ce que l’on a déjà fait.


C’est peut-être là que commence réellement l’outplacement

« Accompagner quelqu’un vers son prochain emploi commence rarement par lui montrer les offres disponibles. »

L’outplacement est parfois présenté comme un ensemble de techniques destinées à faciliter le retour à l’emploi : construire un CV efficace, travailler son profil LinkedIn, organiser sa démarche réseau, identifier les opportunités, préparer les entretiens ou apprendre à présenter son projet.

Tout cela en fait bien évidemment partie, mais réduire l’accompagnement à ces outils reviendrait, à mon sens, à commencer l’histoire par le milieu.

Avant de rechercher le prochain poste, il faut pouvoir définir ce que l’on souhaite réellement y trouver. Avant de savoir se présenter à un recruteur, il faut avoir retrouvé suffisamment de clarté sur son parcours pour pouvoir en parler. Avant d’activer son réseau, il faut savoir ce que l’on souhaite lui demander. Et avant de convaincre quelqu’un de la pertinence de son projet, il faut généralement avoir commencé à se convaincre soi-même qu’un nouvel avenir professionnel est possible.

C’est pourquoi l’outplacement est d’abord un parcours de transition. Il offre un cadre et une temporalité dans une période qui en manque parfois singulièrement. Il permet d’alterner les temps de recul et les temps d’action, de revisiter son parcours, d’identifier ses ressources, d’explorer des hypothèses, de confronter un projet au marché, puis progressivement de remettre en mouvement une recherche qui ne consiste plus seulement à retrouver un emploi, mais à construire la suite.

L’objectif n’est pas d’effacer ce qui vient de se passer. Il est de faire en sorte que ce qui vient de se passer ne décide pas seul de ce qui va se passer ensuite.


Et l’entreprise dans tout cela ?

« La manière dont une entreprise accompagne un départ raconte aussi quelque chose de la manière dont elle considère ceux qui restent. »

Une entreprise peut avoir des raisons légitimes de mettre fin à une collaboration : une réorganisation, une évolution stratégique, la disparition d’une fonction ou une divergence devenue impossible à résoudre peuvent conduire à des décisions difficiles.

Proposer un accompagnement ne change pas la nature de cette décision et ne prétend certainement pas en effacer les conséquences. Cela permet en revanche de reconnaître qu’une rupture professionnelle ne se résume pas au dernier jour du contrat.

Après plusieurs années passées dans une organisation, aider une personne à préparer la suite peut constituer une manière de prendre en considération ce temps partagé jusque dans la façon dont il se termine. Et cette attention n’est probablement pas observée uniquement par celui ou celle qui part. Les collaborateurs qui restent regardent eux aussi la manière dont l’entreprise se sépare de leurs collègues. Ils observent les mots employés, la façon dont le départ est organisé et la considération qui continue — ou non — d’être accordée à celui qui, hier encore, appartenait au collectif.

Nous consacrons beaucoup d’énergie à penser l’expérience collaborateur lorsqu’une personne rejoint l’entreprise. La manière dont elle la quitte mérite sans doute la même attention.


Puis vient un autre matin

Le réveil ne sonne peut-être toujours pas pour aller travailler. L’agenda n’est probablement pas encore aussi rempli qu’autrefois et le prochain poste n’est peut-être même pas encore trouvé.

Pourtant, quelque chose a changé. Il existe de nouveau une direction, des rendez-vous, des personnes à rencontrer, des pistes à explorer et des choix à effectuer. Surtout, il devient progressivement possible de parler de l’avenir sans commencer systématiquement par raconter ce qui vient de se terminer.

La transition n’est pas achevée. Mais elle n’est plus seulement subie. C’est peut-être cela que nous sous-estimons lorsque nous réduisons l’outplacement à un accompagnement vers le retour à l’emploi. Entre le dernier jour dans une entreprise et le premier jour dans une autre, il existe un temps singulier qui mérite probablement davantage qu’un CV actualisé et quelques conseils pour réussir un entretien. Il existe un temps pour comprendre, pour retrouver ses repères, pour reprendre confiance, pour faire le tri entre ce que l’on souhaite conserver et ce que l’on préfère laisser derrière soi, et, progressivement, pour recommencer à regarder devant.

Le jour d’après ne consiste pas seulement à retrouver un poste. Il consiste d’abord à retrouver un endroit depuis lequel il redevient possible de se projeter.


 

 

Parce que les meilleures décisions naissent souvent d’une prise de recul, je partage régulièrement quelques réflexions inspirées des missions que nous conduisons auprès des entreprises. Elles ne prétendent pas détenir la vérité ; elles ont simplement vocation à nourrir le regard porté sur les femmes, les hommes et les organisations.

Grégoire MATIVON | Dirigeant | ACD CONSULTING

Cabinet de conseils RH • Recrutement • Management • Bilan de compétences • QVCT • Prévention des RPS