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CE QUE QUARANTE ANNEES DE MUSIQUE M’ONT APPRIS DES AVENTURES HUMAINES

Publié le

Ce que les partitions ne racontent jamais

Le silence avant la première note | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

La vie réserve parfois d’étranges fidélités. Parmi les rencontres qui la traversent, certaines ne font que passer ; d’autres, plus discrètes, s’installent avec une telle constance qu’elles finissent par façonner notre regard sans que nous en ayons véritablement conscience. La musique appartient, pour moi, à cette seconde catégorie. Elle n’a jamais occupé toute la place, mais elle a toujours été là, comme un fil invisible reliant les différentes saisons de mon existence.

Lorsque je réouvre aujourd’hui certaines partitions conservées depuis plus de quarante ans, je ne retrouve pas seulement les œuvres que nous interprétions. Je retrouve des salles de répétition, des concerts, des visages, des inquiétudes de jeunesse, cette joie et cette excitation presque enfantine qui précédait chaque représentation. Les annotations portées au crayon, les respirations ajoutées entre deux mesures ou les nuances entourées d’un trait appuyé racontent finalement moins la musique que le musicien que j’étais alors.

Il est un instant que le public ne voit jamais et qui demeure, à mes yeux, l’un des plus beaux de toute aventure musicale. Quelques minutes avant que le chef ne lève les bras, chacun arrive encore chargé de sa propre journée. Les conversations parlent du travail, des enfants, d’un rendez-vous manqué ou d’une fatigue passagère. Rien ne distingue vraiment ce groupe d’une assemblée ordinaire. Puis, presque imperceptiblement, les voix s’atténuent, les partitions s’ouvrent, un instrument cherche sa note de référence, quelques regards se croisent et, sans qu’aucun ordre ne soit donné, les individualités commencent à devenir un ensemble.

J’ai souvent essayé de comprendre à quel moment précis cette transformation s’opérait. Était-ce lorsque la première note retentissait ? Lorsque le chef donnait le départ ? Ou quelques secondes auparavant, dans ce silence suspendu où chacun cessait progressivement d’être occupé par lui-même pour devenir attentif aux autres ?

Pendant longtemps, j’ai cru que l’essentiel consistait à connaître parfaitement sa partie. Cette conviction avait quelque chose de rassurant : il suffisait de travailler davantage, de corriger les passages difficiles et de répéter inlassablement les mêmes mesures pour espérer devenir un meilleur musicien. Les heures passées seul avec mon instrument ou ma voix semblaient contenir toutes les promesses du concert à venir. Avec le recul, je mesure combien cette idée était incomplète.

La musique ne commence pas lorsque chacun maîtrise sa partition ; elle commence lorsque chacun accepte que sa partition ne suffise plus. Une œuvre ne naît jamais de la simple addition des talents individuels, elle apparaît dans cet espace invisible où l’écoute devient plus importante que l’exécution elle-même, où l’attention portée aux autres finit par donner un sens nouveau à ce que chacun croyait pourtant connaître.

 

 Une partition contient toutes les notes de l’œuvre, mais aucune des raisons qui pousseront des femmes et des hommes à les faire vivre ensemble.

 

 

L’art discret de s’effacer

Écouter avant de chanter | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

Lorsqu’on débute la musique, on nourrit presque toujours la même ambition, rarement formulée mais profondément ancrée : jouer juste, bien sûr, mais aussi être remarqué. Il existe, chez le jeune musicien comme chez tout apprenti, ce besoin très humain de voir ses efforts reconnus, de sentir que les heures de travail solitaire trouvent enfin leur récompense dans le regard des autres. Nous avons tous connu cette satisfaction discrète lorsque le chef s’attarde quelques secondes sur une interprétation réussie ou lorsqu’un voisin de pupitre glisse, à la fin d’une répétition, un compliment aussi simple que sincère.

Avec les années, cette attente s’estompe. Non parce que le désir de progresser disparaît, mais parce que l’on découvre progressivement que les plus beaux moments musicaux naissent rarement de ceux qui cherchent à occuper le devant de la scène.

Je me souviens d’un concert au cours duquel un ténor, doté d’une voix remarquable, domina littéralement l’ensemble du chœur. Sa puissance impressionnait, sa technique était irréprochable et personne n’aurait pu lui reprocher la moindre fausse note. Pourtant, quelque chose résistait. Plus il donnait à entendre sa voix, moins l’œuvre semblait trouver son équilibre. À l’inverse, certains choristes, dont personne n’aurait été capable de distinguer individuellement le timbre, participaient à cette étrange alchimie qui donnait au chœur toute sa profondeur. Leur talent ne consistait pas à émerger, mais à permettre aux autres de trouver leur juste place.

Cette découverte m’a longtemps intrigué. Nous vivons dans un monde où l’on apprend volontiers à se mettre en avant, à valoriser ses réussites, à défendre ses idées, parfois même à faire entendre sa voix plus fort que celle des autres. L’expérience musicale enseigne exactement l’inverse. Elle rappelle, avec une étonnante simplicité, que certaines œuvres ne deviennent belles qu’à partir du moment où chacun renonce à vouloir être le centre de l’attention.

Il ne s’agit évidemment pas de s’effacer au point de disparaître. Une voix qui s’éteint appauvrit un chœur autant qu’une voix qui l’écrase. Toute la difficulté consiste à trouver cet équilibre subtil où chacun apporte pleinement ce qu’il est, sans jamais rompre l’harmonie de l’ensemble. Cette recherche occupe sans doute une grande partie de la vie d’un musicien. Elle ne relève ni de la technique, ni du talent, mais d’une forme de maturité qui ne s’acquiert qu’au fil des répétitions.

À bien y réfléchir, les chefs de chœur parlent finalement assez peu de musique. Ils parlent d’écoute, de respiration, de présence, de confiance. Ils corrigent les notes, bien sûr, mais ils savent que l’essentiel se joue ailleurs, dans cette disposition intérieure qui permet à chacun de mettre momentanément son talent au service d’une œuvre qui le dépasse.

C’est peut-être cela, interpréter. Non pas chercher à être davantage entendu que les autres, mais faire en sorte que les autres donnent, eux aussi, le meilleur d’eux-mêmes.

Et l’on découvre alors une vérité que la musique murmure depuis toujours, sans jamais l’imposer : les interprètes dont on se souvient ne sont pas toujours ceux qui occupaient le plus d’espace, mais souvent ceux qui avaient compris que la véritable maîtrise commence lorsque l’ego cesse de diriger le geste.

 

Le musicien cesse véritablement de jouer lorsqu’il cherche à être entendu ; il commence à interpréter lorsqu’il accepte, d’abord, d’écouter.

 

 

L’harmonie n’est pas l’uniformité

 L’accord des différences | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

Lorsqu’on écoute un chœur ou un orchestre pour la première fois, on est souvent frappé par l’impression d’unité qui s’en dégage. Tout semble parfaitement homogène. Les voix se mêlent, les instruments se répondent avec une telle évidence que l’on pourrait croire à une seule et même respiration.

Cette impression est pourtant trompeuse. Derrière cette unité apparente se cache une infinie diversité de timbres, de tempéraments, de sensibilités et de parcours. Certains musiciens abordent une œuvre avec une rigueur presque mathématique ; d’autres se laissent guider par leur intuition. Les uns recherchent la précision absolue, les autres privilégient l’émotion. Il y a les personnalités réservées, qui ne prennent presque jamais la parole, et celles qui animent naturellement les répétitions. Il y a ceux qui apprennent vite, ceux qui doutent longtemps, ceux qui rassurent leurs voisins d’un simple regard, et ceux qui ont eux-mêmes besoin d’être rassurés.

Pendant longtemps, je pensais que ces différences constituaient un obstacle qu’il fallait progressivement effacer. Les répétitions servaient, croyais-je, à rendre chacun semblable aux autres.

Avec le temps, j’ai compris qu’elles poursuivaient exactement l’objectif inverse. Elles n’effacent pas les singularités ; elles leur apprennent à dialoguer.

Un chef d’orchestre ne demande jamais à un violoncelle de sonner comme une flûte, pas davantage qu’il n’attend d’un alto qu’il rivalise avec une trompette. Chaque instrument possède sa couleur, son registre, sa manière d’habiter le silence autant que le son. Toute la richesse de l’œuvre naît précisément de cette diversité assumée. Si tous jouaient de la même manière, avec la même intensité et la même couleur, il ne resterait bientôt qu’un bruit uniforme, techniquement irréprochable peut-être, mais privé de relief et, finalement, d’émotion.

Il en va de même des voix. J’ai toujours été fasciné par cette capacité qu’ont les chefs de chœur à entendre ce que le public ne perçoit pas encore. Ils distinguent immédiatement une voix qui cherche à dominer, une autre qui s’efface excessivement, une troisième qui hésite à prendre sa place. Leur travail ne consiste pas seulement à corriger une justesse ou un rythme. Il consiste surtout à permettre à chacun d’occuper pleinement sa place, sans jamais empiéter sur celle des autres.

Cette recherche de l’équilibre n’a rien de spectaculaire. Elle exige du temps, de la patience et, parfois, une certaine humilité. Il est plus facile de vouloir convaincre que de chercher à s’accorder. Plus facile d’imposer sa couleur que de découvrir comment elle peut enrichir celles qui l’entourent.

Les plus belles interprétations auxquelles j’ai eu la chance de participer ne sont pas celles où tous les musiciens pensaient de la même manière. Elles étaient souvent traversées de sensibilités très différentes, parfois même de désaccords lors des répétitions. Mais, au moment où le concert commençait, chacun avait accepté de mettre sa singularité au service de quelque chose de plus grand que lui-même.

C’est peut-être cela, au fond, l’harmonie. Non pas l’effacement des différences, mais leur réconciliation. Et c’est sans doute pourquoi les œuvres qui nous bouleversent le plus ne donnent jamais le sentiment d’avoir fait taire les individualités ; elles nous donnent, au contraire, l’impression rare que chacune d’elles a trouvé sa juste place, permettant aux autres de révéler la leur.

 

L’harmonie ne naît jamais de la ressemblance, mais de l’accord entre des différences qui ont renoncé à se concurrencer.

 

 

Les organisations sont-elles si différentes ?

Entre deux mouvements | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

Il m’a fallu de nombreuses années avant d’oser établir un parallèle entre les ensembles musicaux que je fréquentais et les organisations professionnelle. Pendant longtemps, j’ai résisté à cette comparaison. Les unes relevaient de la passion, les autres du travail ; les unes poursuivaient une ambition artistique, les autres des objectifs économiques. Les rapprocher me paraissait presque artificiel.

Pourtant, les mêmes questions revenaient inlassablement : Pourquoi certains collectifs, composés d’individus pourtant très compétents, peinent-ils à produire davantage que la somme de leurs talents ? Pourquoi d’autres, sans disposer nécessairement des meilleurs éléments, donnent-ils le sentiment d’avancer avec une étonnante fluidité ? Pourquoi, enfin, certaines équipes semblent-elles capables de traverser les difficultés sans jamais perdre ce qui fait leur cohésion, tandis que d’autres se fragilisent au premier désaccord ?

Je me suis souvent surpris à retrouver dans la sphère professionnelle, des situations qui m’étaient devenues familières dans les salles de répétition. On connait tous le collaborateur dont les compétences sont reconnues, mais qui peine à laisser de la place aux autres. Ou celui dont les qualités passent presque inaperçues parce qu’il contribue davantage à la réussite collective qu’à sa propre visibilité. Ou encore, l’équipe qui travaille beaucoup, mais qui ne s’écoute plus vraiment. Et enfin, le responsable qui cherche des solutions techniques alors que la difficulté est, avant tout, relationnelle.

Avec le temps, ces ressemblances ont cessé de me surprendre. Les organisations, comme les orchestres, ne fonctionnent jamais uniquement grâce à des procédures, des compétences ou des organigrammes. Elles vivent d’abord de cette matière invisible qui ne figure dans aucun manuel : la confiance que l’on accorde à une parole, l’attention portée à une idée encore imparfaite, la capacité de reconnaître le rôle de chacun, même lorsqu’il demeure discret.

Nous accordons volontiers beaucoup d’énergie à perfectionner les outils, les méthodes ou les processus. Cette exigence est nécessaire, mais elle ne devrait pourtant jamais nous faire oublier que les plus belles partitions n’ont jamais suffi à faire un grand concert.

Il en va de même des organisations. Les procédures peuvent clarifier les responsabilités, les objectifs peuvent donner une direction, les compétences peuvent rassurer, mais rien de tout cela ne crée, à lui seul, cette dynamique presque imperceptible qui transforme un groupe de personnes compétentes en une véritable équipe.

C’est peut-être ce que la musique m’a appris de plus précieux. Les collectifs ne se construisent pas uniquement autour de ce que chacun sait faire, ils se construisent, surtout, autour de la manière dont chacun permet aux autres d’exprimer le meilleur d’eux-mêmes.

Voilà pourquoi je continue de penser que les organisations ressemblent davantage à des orchestres qu’à des organisations parfaitement réglées. Les premières peuvent fonctionner malgré quelques imperfections techniques, dès lors que l’écoute demeure vivante. Les seconds peuvent dysfonctionner au moindre grain de sable.

Les collectifs humains obéissent à une logique infiniment plus subtile : ils ne demandent pas d’abord des femmes et des hommes exceptionnels, ils demandent des femmes et des hommes capables de jouer ensemble.

 

À force de fréquenter les ensembles musicaux, j’ai fini par penser que les entreprises ne souffraient pas tant d’un manque de talents que d’un manque d’écoute.

 

 

Une partition n’a jamais ému personne

Lorsque la musique s’est tue | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

Lorsque le concert s’achève, le silence qui suit la dernière note possède une qualité particulière. Il dure rarement plus de quelques secondes, mais ces quelques secondes semblent suspendre le temps. Avant les applaudissements, avant que le chef ne baisse définitivement les bras et que les musiciens se détendent, chacun demeure comme retenu dans un espace où l’œuvre continue de résonner bien après que les instruments se sont tus.

J’ai toujours aimé cet instant. Peut-être parce qu’il rappelle une évidence que nous oublions trop souvent : ce qui venait de toucher le public ne se trouvait pas sur les feuilles que les musiciens refermaient doucement avant de quitter la scène. Les partitions étaient les mêmes que la veille, les notes n’avaient pas changé, le compositeur n’était pas là pour ajouter des notes, aucun musicien n’avait interprété une nouvelle mélodie, et pourtant, quelque chose d’unique venait de se produire.

Cette singularité ne réside pas dans l’écriture de l’œuvre. Elle réside dans la manière dont des femmes et des hommes, avec leurs sensibilités, leurs fragilités, leurs expériences et leurs histoires personnelles, lui ont prêté, le temps d’un concert, un peu de leur propre humanité. C’est peut-être pour cette raison que deux orchestres interprétant exactement la même partition ne produisent jamais la même émotion. Les notes sont identiques, les êtres humains, eux, ne le sont jamais.

Je repense parfois à toutes ces répétitions auxquelles j’ai participé au fil des années. J’y retrouve des moments de doute, des éclats de rire, quelques désaccords, beaucoup de patience, et cette joie discrète qui accompagne les œuvres que l’on construit lentement. Avec le recul, je réalise que les souvenirs les plus précieux ne sont pas toujours liés aux concerts les plus réussis. Ils tiennent souvent à une rencontre, à un regard échangé au bon moment, à la confiance qui s’est installée sans bruit entre des personnes qui, quelques mois auparavant, ne se connaissaient pas.

La musique aura été, pour moi, bien davantage qu’un apprentissage artistique.

Elle m’a appris que les plus belles réalisations humaines ne naissent jamais de la seule addition des compétences. Elles prennent forme lorsque des personnes différentes acceptent d’accorder leurs talents, de partager leurs fragilités et de poursuivre une ambition qui dépasse chacune d’elles.

Au fond, il en va peut-être ainsi de toutes les œuvres humaines. Nous passons beaucoup de temps à concevoir des méthodes, des procédures, des organisations ou des projets. Nous avons raison de le faire, car rien de durable ne se construit sans préparation ni exigence. Nous savons aussi, parfois sans oser nous l’avouer, que l’essentiel se joue ailleurs. Il se joue dans la qualité des relations que nous entretenons, dans la confiance que nous faisons naître, dans l’attention que nous portons aux autres et dans cette capacité, si rare, à faire grandir un collectif sans jamais oublier les personnes qui le composent.

La musique m’aura finalement appris une leçon d’une grande simplicité. Les partitions sont indispensables, elles donnent une direction, une structure, un langage commun, mais elles ne chantent pas. Ce sont toujours des femmes et des hommes qui leur donnent une voix.

Et, à bien y réfléchir, il en va probablement ainsi de toutes les aventures humaines qui méritent d’être vécues.

 

La musique ne dort pas dans les partitions ; elle attend simplement que des femmes et des hommes acceptent de lui prêter leur souffle.

 

 

Les notes s’effacent, les enseignements demeurent | Illustrations réalisées avec ChatGPT (OpenAI)

 

 

Parce que les meilleures décisions naissent souvent d’une prise de recul, je partage régulièrement quelques réflexions inspirées des missions que nous conduisons auprès des entreprises. Elles ne prétendent pas détenir la vérité ; elles ont simplement vocation à nourrir le regard porté sur les femmes, les hommes et les organisations.

Grégoire MATIVON | Dirigeant | ACD CONSULTING

 Cabinet de conseils RH • Recrutement • Management • Bilan de compétences • QVCT • Prévention des RPS